La chirurgie des petites lèvres ou le fantasme de la vulve idéale

le mercredi 13 avril 2011
par Dr Damien Mascret
Mes petites lèvres sont-elles trop longues ? De nombreuses femmes cherchent la réponse dans les magazines pornographique, mais les modèles sélectionnées ne reflètent pas la réalité selon une étude américaine.

La chirurgiepartie des actions thérapeutiques comportant une intervention manuelle dans un but de traiter ou de restaurer l’anatomie d’une personne. Le spécialiste est le chirurgien. Adjectif : chirurgical. Source de réductionremise en place d’un organe, d’un membre, d’une articulation ou d’une hernie déplacée. Adjectif : réduit. Verbe : réduire. Source des petites lèvres fait régulièrement la Une des médias américains. Bien qu'il s'agisse d'interventions rares (quelques milliers par an) et contre lesquelles a mis en garde l'American College of Obstetricians and Gynecologists (ACOG) et le Royal Australian and New Zealand College of Obstetricians  and Gynecologists (RANZCOG), l'engouement pour le sujet traduit une préoccupation croissante des femmes par rapport à l'aspect de leur vulve. Le fait que l'épilationaction d’enlever des poils quelle que soit la méthode (pince, substance chimique, électrocoagulation ou électrolyse). Adjectifs : épilé, épilatoire. Source, partielle ou totale, du pubis soit devenue la norme culturelle dans nos sociétés a certes découvert au regard une zone qui demeurait jusque là cachée mais certains estiment surtout, comme la sociologue américaine Leonore Tiefer et la psychologue néozélandaise Virginia Braun, que c'est surtout la banalisation de la chirurgie esthétique qui contribue à l'apparition de cette chirurgie de l'intime.

Manque de références !

Faute de pouvoir comparer directement l'aspect de leur vulve avec leurs amies, les femmes qui s'interrogent se tournent bien souvent vers les supports érotiques ou pornographiques. Mais quelle est la norme véhiculée par ces médias ? Trois chercheuses américaines, Vanessa Schick , Brandi Rima et Sarah Calabrese, de l'Université d'Indiana, ont examiné l'aspect de la vulve des playmates qui, chaque mois depuis 1953, occupent le poster central du magazine Playboy (tiragedépression sus- ou sous-sternale lors d’obstacle à la pénétration de l’air dans les poumons. Source mensuel de l'édition américaine : plus de 3 millions d'exemplaires. 19% des abonnés sont des femmes !). Puisqu'il s'agit, par définition, de la plus belle femme du mois selon le magazine, elles en ont conclut qu'elle reflétait d'une certaine façon l'idéal masculin (américain) de chaque époque.

La "vulve idéale" selon Playboy

Les chercheuses ont mis en évidence un mont de vénus de plus en plus dégagé de toute pilositérépartition des poils sur les téguments. Source au fil du temps mais, surtout, elles ont noté la quasi-invisibilité des lèvres vulvaires ! Parmi les modèles dont la vulve était visible, seul 16 modèles (5%) avaient en effet des grandes lèvres (lèvres externes) apparentes et parmi celles-ci les petites lèvres (lèvres internes) n'étaient décelables que pour deux femmes ! Pour en avoir le cœur net, les chercheuses ont également répertorié, sur la période 2007-2008, toutes les vulves visibles dans le magazine sans se limiter au poster central. Les résultats montrent une pilosité pubienne intacte dans 19% des cas, en partie réduite dans 19% des cas et invisible dans 61% des cas. Sur de nombreuses photos la vulve était dans l'ombre ce qui ne permettait pas d'observer l'aspect des petites lèvres mais, pour les photos qui dégageaient la vulve, la proportion finale était très majoritairement en faveur des petites lèvres invisibles : 82% des modèles. Plus rarement parvenait-on à voir les petites lèvres mais contenues à l'intérieur des grandes lèvres (15%) et encore plus exceptionnellement des petites lèvres qui saillaient en dehors des grandes lèvres (3%). Si l'on reprend l'ensemble des photos, y compris celles qui ne permettent pas de distinguer la vulve, cela signifie que les petites lèvres ne sont visibles que dans 7% des cas. Est-ce le reflet de la réalité ?

Qu'est-ce qu'une vulve normale ?

Curieusement, on ne dispose pas de vaste étude sur l'aspect normal d'une vulve. Entendons-nous bien, cela ne signifie pas qu'il existerait une vulve normal au sens médical du terme, mais simplement que l'on pourrait au moins indiquer aux femmes (et aux chirurgiens qui les opèrent !) quel est l'état des lieux naturel de la variabilité des vulves. A défaut, on laisse chacun face à la seule référence culturelle que constitue la vulve idéale de Playboy et Cie (une vulve pré-pubertaire !). Saluons donc le travail du département de gynécologiepartie de la médecine qui s’occupe des maladies de la femme. Le spécialiste est le gynécologue. Adjectif : gynécologique. Source de l'University College London Hospital effectué en 2005. Cinq gynécologues, toutes des femmes, ont soigneusement mesuré l'aspect de la vulve de 50 femmes volontaires (en position gynécologique) qui consultaient, pour un autre motif, dans leur service et n'avaient pas de problème avec l'aspect de leur vulve.

Les résultats, quoique sur un échantillon modeste de femmes, devraient figurer dans tous les manuels d'anatomie et, sans doute, dans tous les formulaires de consentement à une chirurgie vulvaire. Cela aurait au moins le mérite de permettre aux femmes de savoir où elles se situent par rapports aux variantes « normales » et d'admettre en toute lucidité qu'elles font, le cas échéant, un choix culturel et non médical.

La grande variabilité du visage vulvaire

La longueur des grandes lèvres (mesurée du haut du capuchon du clitoris jusqu'au bas de l'orifice vaginalqui se rapporte au vagin (prolapsus vaginal). Source) allait de 7 à 12 cm (moyenne : 9,3 mm). La longueur des petites lèvres (mesurée du gland du clitoris jusqu'au bas de l'orifice vaginal) s'échelonnait de 2 à 10 cm (moyenne : 6 cm). La largeur des petites lèvres (à l'endroit où elle est le plus important) était comprise entre 7 et 50 mm (moyenne 22 mm). La longueur du clitoris allait de 5 à 35 mm, sa largeur de 3 à 10 mm et la distance le séparant de l'orifice urinairequi se rapporte à l’urine (formation et excrétion). Source variait entre 16 et 45 mm. Les auteures avaient aussi mesuré la longueur du périnéerégion anatomique comprise entre les organes sexuels externes et l’anus. Adjectif : périnéal. Source, c'est-à-dire l'espace séparant le vagin de l'anus, et celui-ci était compris entre 6,5 et 12,5 cm. Bien qu'il soit classique de dire que le périnée s'allonge après un accouchement, le nombre de femmes était insuffisant dans cette étude pour savoir s'il y avait bien une différence significative (il en aurait fallut 218). Enfin, l'étude montre que pour la grande majorité des femmes (41 sur 50), la zone génitale étudiée était plus sombre que la peau environnante. Loin d'être anecdotique, cette dernière constatation montre à quel point les vulves des magazines pornographiques, dont la teinte est harmonisée avec la pâleur environnante, sont une fiction.

Se réconcilier avec son corps érotique

Même si la plupart des femmes n'ont pas l'intention de laisser leur vulve entre les mains d'un chirurgien (avec les risques que cela comporte de cicatrisationensemble des processus naturels qui contribuent au comblement et à la fermeture d’une plaie. Adjectifs : cicatrisé, cicatrisant. Voir plaie. Source, de modification de la sensibilité, de déception (10% dans une étude française)), il est important que les femmes prennent conscience de la grande variabilité naturelle des vulves et des clitoris. C'est le premier pas pour se réconcilier avec son aspect intime. Aimer sa vulve est en effet, selon une étude du Pr Debra Herbenick parue il y a deux ans dans l'International Journal of Sexual Health, prédicteur d'une plus grande satisfaction sexuelle. Paradoxalement, les hommes sont souvent plus avisés de la variabilité du visage vulvaire, dès lors qu'ils ont connu plusieurs partenaires. Surtout, le fait que les petites lèvres dépassent des grandes lèvres, qu'elles soient plus foncées et de tailles différentes (asymétriques) n'influe pas sur la satisfaction sexuelle ou l'excitation du partenaire, contrairement à ce que de nombreuses femmes pensent. On ne peut que se réjouir de voir les militantes d'Osez le féminisme mettre bientôt (en juin) le feu aux poudres en lançant une campagne sur le clitoris qui, n'en doutons pas, rappellera à tous la nécessité de poursuivre les recherches sur l'anatomie féminine.

Vers un corps artificiel

Ovidie, l'une des rares femmes productrices de films X (elle assure n'avoir jamais eu aucun critère de sélection concernant l'aspect de la vulve de ses actrices), est "choquée" à l'idée que puisse exister une norme playboy : "Il y a un rejetélimination d’un greffon par les tissus du receveur (incompatibilité tissulaire). Source du sexe féminin qui m'effraie. Entre le diktat de l'épilation intégrale, et maintenant le rabotage des petites lèvres, il y a vraiment un fort désir de ramener le sexe de la femme à une fente, lisse, comme l'orifice d'une tirelire. Une fente de poupée plastique, propre, lisse, imberbe". Voilà une nouvelle étape vers le corps artificiel féminin idéal (pour qui ?) pour les femmes, à qui l'on faisait déjà miroiter des mensurations impossibles à atteindre ! Ainsi la fameuse poupée barbie aurait-elle, si elle prenait vie et taille humaine, des mensurations de 95-56-82. Même monstruosité pour Lara Croft, l'héroïne de jeux vidéos, qui fait un télégénique 90-60-90...des chiffres presque atteints par son incarnation au cinéma, Angelina Jolie, avec 90C-65-90 ! Tout cela serait risible si cela ne générait pas une image du corps perturbée chez certaines femmes qui mesurent leur écart (inévitable) à ce corps idéal, pourtant irréaliste. Or, une image du corps diminuée perturbe également l'estime de Soi (et réciproquement). Sans compter que cela retentit aussi sur la sexualité ! La psychologue américaine Cindy Meston a démontré en 2009, avec ses collègues de l'Université du Texas, que des étudiantes chez qui l'ont mesurait l'excitation mentale, la perception de l'excitation physique et le désir sexuel en réponse au visionnage de films érotiques en laboratoire, était corrélée à l'image qu'elles avaient de leur propre corps. C'est la façon dont une femme imagine son corps, bien plus que ses caractéristiques mesurables réelles, qui influe sur le désir sexuel. Il est donc d'autant plus crucial d'éviter la popularisation de modèles inatteignables.

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