Mémoire, humeur, Parkinson : pourquoi les chercheurs scrutent les bactéries de l’intestin… et celles du nez
Le Pasteurdon met en lumière les liens entre microbiotes et cerveau. Intestin, nez, transferts chez la souris : ces recherches explorent des mécanismes, sans fournir un diagnostic individuel ni un traitement validé.

Et si une partie des réponses sur la mémoire ou l’humeur se trouvait loin du cerveau ? À l’occasion du Pasteurdon, organisé du 8 au 11 octobre 2026, l’Institut Pasteur a remis en lumière ses recherches sur les microbiotes, ces communautés de micro-organismes qui vivent notamment dans l’intestin et le nez. L’idée attire parce qu’elle change notre façon de regarder les maladies du cerveau : elles ne se comprennent pas toujours en étudiant les neurones seuls.
Mais derrière le mot « microbiote », plusieurs recherches très différentes circulent. Un transfert chez une souris, une comparaison entre patients et un test vendu sur Internet n’apportent pas la même réponse. Pour comprendre ce que ces annonces changent, le plus utile est de regarder qui est étudié et ce qui est réellement mesuré. [1]
En bref
- Le Pasteurdon remet en lumière des recherches sur les relations entre microbiotes et cerveau, dont certaines études sont antérieures à 2026.
- Les transferts expérimentaux chez la souris explorent des mécanismes ; ils ne constituent pas un traitement validé chez des patients.
- Le microbiote intestinal et le microbiote nasal sont des pistes distinctes, et un profil de bactéries ne diagnostique pas une maladie du cerveau.
La souris peut montrer un mécanisme, pas prédire votre avenir
Une expérience sur la mémoire illustre bien le tournant pris par ces travaux. Dans une étude publiée en 2022 dans JCI Insight, des chercheurs ont transféré le microbiote intestinal de souris âgées à de jeunes souris. Les animaux receveurs ont ensuite présenté des modifications de l’hippocampe, une région du cerveau importante pour la mémoire, et de moins bonnes performances dans des tâches qui mobilisent cette région. Des altérations semblables ont été observées après des transferts provenant de donneurs humains âgés. [2]
Le point fort est le transfert : plutôt que constater simplement que des animaux âgés ont un microbiote différent, les scientifiques déplacent ce microbiote et observent ce qui change. Ils peuvent ainsi explorer son rôle causal dans le modèle expérimental. Même avec un donneur humain, le résultat final reste ici mesuré chez une souris, pas chez une personne recevant un traitement.
La mémoire de l’animal est étudiée grâce à son comportement, notamment sa façon d’explorer des objets. Ce n’est pas l’équivalent d’un diagnostic d’Alzheimer. Le microbiote devient une piste pour expliquer certaines fonctions cérébrales, sans devenir à lui seul l’explication de toutes les difficultés de mémoire.

Entre l’intestin et le cerveau, il existe plusieurs voies de communication
Ces recherches ne disent pas que les bactéries « montent » dans le cerveau. Elles s’intéressent notamment aux signaux chimiques et nerveux qui relient les organes. Le nerf vague, un ensemble de fibres nerveuses qui participe à cette communication, peut transmettre au cerveau des informations venant du tube digestif.
Dans l’étude sur le vieillissement, les chercheurs ont justement exploré ce relais. Les souris recevant un microbiote âgé présentaient une activité réduite dans une partie du circuit étudié. Des manipulations ciblées de cette voie nerveuse ont permis d’atténuer certains effets sur l’hippocampe. L’intérêt est de repérer un mécanisme sur lequel agir, avant de chercher quelle intervention serait efficace et sûre chez des patients. [2]
Pour l’humeur, le dossier du Pasteurdon décrit d’autres expériences de transfert chez la souris, avec des signaux moléculaires différents et des comportements apparentés à ceux de la dépression. Un même thème ne signifie donc pas une même maladie ni un même traitement. Le cerveau reçoit plusieurs types d’informations du corps, et chaque piste doit être étudiée pour l’effet précis qu’elle vise. [1]

Changer les bactéries et améliorer la santé, deux résultats à séparer
C’est ici que l’enthousiasme scientifique peut se transformer trop vite en promesse commerciale. Modifier la composition d’un microbiote est un résultat biologique. Montrer une amélioration de la mémoire, de l’humeur ou des symptômes d’une maladie en est un autre. Le premier ne suffit pas à démontrer le second.
La distinction compte aussi lorsqu’on parle d’alimentation ou de probiotiques. L’Inserm rappelle que les effets d’un produit destiné à modifier le microbiote peuvent varier selon les personnes et le contexte clinique. Une formule étudiée pour un usage donné ne fournit pas une garantie générale pour le cerveau. Il faut regarder le produit, les participants, le groupe de comparaison et le bénéfice effectivement mesuré. [3]
Pour Parkinson, la piste présentée concerne aussi le nez
Autre détail que le mot « microbiote » peut masquer : toutes ces communautés microbiennes ne vivent pas au même endroit. Dans son dossier 2026, l’Institut Pasteur présente un projet sur le microbiote nasal et la maladie de Parkinson, distinct des expériences portant sur l’intestin.
Le projet décrit une cohorte de 256 volontaires, composée de personnes suivies pour Parkinson à Paris et en Guadeloupe, ainsi que de leurs conjoints. Les chercheurs comparent les communautés bactériennes du nez et explorent leur rôle à l’aide de transferts chez la souris. Les conjoints permettent notamment de tenir compte d’un environnement partagé. [1]
Ce travail cherche à identifier des bactéries et des mécanismes à étudier davantage. Il ne valide pas un test nasal permettant à chacun de savoir s’il développera Parkinson, ni une raison de prendre un antibiotique pour prévenir la maladie. La localisation du prélèvement et la question de recherche sont donc des informations essentielles, pas des détails de laboratoire.
Un rapport de microbiote n’est pas un bilan de votre cerveau
Avec ces recherches, l’envie de faire analyser ses propres bactéries peut sembler logique. Pourtant, il reste un saut entre un résultat obtenu dans un groupe ou un modèle animal et une prédiction fiable pour une personne. Dans son décryptage consacré aux tests commerciaux, l’Inserm souligne qu’il n’existe pas de seuil universel permettant de classer simplement tous les microbiotes en « sains » ou « déséquilibrés ». [3]
Un rapport listant des bactéries ne remplace donc pas une évaluation clinique de troubles de mémoire ou de l’humeur. Il faut encore démontrer qu’une signature microbienne distingue correctement une maladie, qu’elle apporte une information utile au-delà des examens existants et que son utilisation améliore réellement la prise en charge. Ce sont des questions différentes de celle qui consiste à comprendre comment un microbe influence une voie nerveuse.
Les dates aident enfin à lire ces annonces : le Pasteurdon d’octobre 2026 rassemble des pistes de recherche dont certaines reposent sur des études plus anciennes, comme le travail sur la mémoire publié en 2022. Le dossier cite également des expériences sur la dépression publiées en 2020. Le temps fort d’octobre remet ces résultats en lumière ; il ne correspond pas à la publication simultanée de nouveaux essais cliniques. [1]
Sources
[1] Institut Pasteur — Dossier de presse du Pasteurdon 2026, pages 21–23.
https://www.pasteur.fr/sites/default/files/medias/document/2026-09/DP_PASTEURDON26_WEB.pdf
[2] Rei et al. — Age-associated gut microbiota impair hippocampus-dependent memory in a vagus-dependent manner. JCI Insight, 2022.
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9462480/
[3] Inserm, Canal Détox — Microbiote : que valent vraiment les tests et les compléments alimentaires ? 4 mars 2026.
https://presse.inserm.fr/canal-detox/microbiote-que-valent-vraiment-les-tests-et-les-complements-alimentaires/

