Les parents, des apprentis nourriciers

le jeudi 28 janvier 2010
par Propos recueillis par Astrid Charlery
La pédiatre et psychothérapeute, Simone Gerber, s’est, de longue date, intéressée à la nourriture et à ses représentations. Décryptage pas à pas, d’un lien parent-enfant particulier.

Tenir le fil d’Ariane

Le développement des cellules gustatives est très précoce chez le fœtusnom donné à l’embryon après trois mois de gestation utérine (voir embryon). Adjectif : fœtal. Source, dès le 3ème mois de grossesseétat qui caractérise une femme enceinte. Source.
Les saveurs perçues alors par le fœtus développent très probablement son goût pour certains aliments. Ainsi, plus tard, l’enfant d’une mère indienne préfèrera l’odeur et la saveur du curry, celui d’une mère méditerranéenne celle de l’ail.

Ensuite ce sont les papilles gustatives situées sur le bord de la langue et sur les muqueuses buccales chez le bébé qui assurent la reconnaissance des saveurs.
Mais c’est l’odorat dès les premiers jours de vie qui mène la reconnaissance de l’odeur de la mère, du lait, puis celle du père. L’éducation sensorielle passera ensuite longtemps par la cavité buccale.
L’enfant teste, découvre ainsi le monde en le portant à la bouche.

La parole vient en mangeant

Le rituel nourricier, puis celui des repas s’inscrit dans un échange de paroles qui caractérise l’alimentation : c’est chaud, froid, doux, liquide, ça pique, ça coule, ça craque, ça croque… tous ces termes initient l’enfant à la parole. Cet échange langagier au sein d’un rapport personnel parent enfant puis dans la convivialité d’un repas s’élabore au fur et à mesure que la nourriture elle aussi devient recette élaborée : du mixé au haché, en passant par l’écrasé, l’enfant intègre la gamme de vocabulaire faite de textures, de saveurs, de températures et noue avec ses adultes nourriciers qui l’entourent une relation qui structure sa vie psychiquequi se rapporte aux fonctions mentales (trouble psychique). Source.

L’enfant peut alors grandir au sens propre comme au sens figuré, mangeant ce qu’on lui offre et buvant les paroles de ces êtres aimants. Il est sécurisé reconnu comme un être humain parmi les humains et non comme un objet « machine à manger ».

Un goût… dégoût

Tôt un bébé peut manifester son goût ou son dégoût pour un aliment. Ainsi il détourne la tête à la présentation d’odeurs déplaisantes.
La diversification avec la présentation de plus en plus variée d’aliments va ensuite éveiller sa curiosité et son appétenceterme de psychologie qui désigne une attirance vers un objet déclenché par une pulsion. Synonyme d’envie impérieuse. Antonyme : aversion. Source. Ainsi, en comparaison le lait maternel, riche de saveurs variées, a un intérêt sensoriel potentiellement plus intéressant que les laits industriels, constants au niveau du goût.

Ensuite de 9 mois à 3 ans, c’est la période des aventures gustatives conduites par des parents sécurisants et enthousiastes.
L’enfant découvre et répète les expériences, lui évitant sans doute, des phobies alimentaires. Mais s’il refuse un aliment, présenté différemment et à plusieurs reprises, il est essentiel, de ne pas le forcer.

Par ailleurs, un repas ne se résume pas à une assiette et une cuillère enfournée dans la bouche. Certaines familles ont d’ailleurs une pauvreté sensorielle affligeante, alors que l’enfant a besoin d’excitation visuelle, auditive, voire tactile. Des mères africaines malaxent, pétrissent la nourriture avec leurs mains, en font des boulettes qu’elles portent à la bouche de l’enfant d’une manière sensuelle et chaleureuse.
Ainsi, si l’enfant refuse la cuillère, une adaptation de cette méthode peut être salvatrice.

La nourriture en héritage

L’attrait et le refus pour certains aliments plongent leurs origines dans l’histoire affective et familiale de l’enfant. Ainsi, si des conflits à table peuvent « couper l’appétit », à l’opposé certains aliments gardent toute la vie « le goût de l’enfance ». La présentation d’un aliment et l’appétence de l’enfant pour lui, peuvent ainsi s’ancrer dans la mémoire.

Pour des parents adoptifs s’intéresser à la cuisine du pays d’origine de l’enfant peut parfois créer une passerelle nourricière, faite d’inconscient, de ressenti parental et d’expériences préalables vécues par l’enfant.
Ainsi cette mère adoptive a eu l’idée de cuisiner pour son enfant de 3 ans, souffrant de diarrhées chroniques, une recette mexicaine à base de sorgho, haricot rouge, riz et farines. L’enfant dévore cette bouillie et ses problèmes gastriques disparaissent.

Enfin, naturellement, une mère aura du mal à donner à son enfant un aliment qu’elle n’aime pas ou qu’elle ne connaît pas. C’est son histoire, sa culture, celle de sa famille, de son pays qu’elle transmet. En même temps métissage et intégration multiplient les innovations culinaires, éveillant la curiosité gustative. Pour nourrir un enfant, l’aider à grandir, il n’y a pas de recette unique, mais un choix de sons, de saveurs et de surprises, en sachant que l’enfant adore les mélodies répétitives…

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