Catastrophe nucléaire : Quels risques pour la santé ?

le mercredi 16 mars 2011
par Damien Mascret
Quelques jours après la catastrophe nucléaire de Fukushima, les médias français commencent à se pencher sur les conséquences des radiations sur la santé. Exercice difficile, à partie d’informations parcellaires, mais qui a le mérite de rappeler l’importance de mesures rapides si la France devait être confrontée à une catastrophe similaire.

L'augmentation des cancers de la thyroïde (glande située à la base du cou et fabriquant des hormones) consécutive à une exposition au « nuage radioactif » fut l'une des principales conséquences avérées sur la santé de la catastrophe de Tchernobyl, le 26 avril 1986. Ce sont surtout les enfants russes, biélorusses et ukrainiens âgés de moins de 5 ans résidant dans la zone touchée au moment de l'accident qui payent un lourd tribut (90% des cancers thyroïdiens en excès observés depuis vingt ans) car, chez l'enfant de cet âge, la thyroïde est particulièrement sensible. Les cancers induits par l'accident sont apparus dès la 5ème année après l'accident et l'augmentation continue encore aujourd'hui. Dans ces régions touchées, les doses moyennes de radiation (dont l'effet biologique est exprimé en sievert : Sv) reçues par la thyroïde des enfants est évaluée à 100 mSv en Ukraine, 400 mSv en Russie et 700 mSv en Biélorussie.

Combien de mSv peut-on tolérer ?

La question de la dose reçue par l'organismeensemble des organes constituant un être vivant. Synonyme : corps humain. Source est fondamentale. Il faut d'ailleurs bien distinguer le cas des travailleurs sur le site d'une catastrophe, susceptibles de recevoir de très forte dose de radiations (souvent fatales), des populations environnantes. En effet, contrairement à une idée reçue, les 115000 personnes évacuées de la zone contaminée lors de la castastrophe de Tchernobyl ont reçues finalement des doses assez modestes de radiations : de l'ordre de 30 mSv en moyenne et, au maximum, de plusieurs centaines de mSv. Il faut y ajouter  9 mSv pour ceux qui sont demeurés dans la zone contaminée dans les 20 ans qui ont suivis. Des doses assez modestes lorsque l'on sait que le corps humain est déjà naturellement soumis sur terre à des radiations de l'ordre de 2,4 mSv par an (entre 1 et 10 mSv) ou encore qu'un scannervoir tomodensitométrie. Adjectif : scanné. Source thoracique ou abdominal délivre l'équivalent de 9 mSv. Tout dépend bien sûr de la durée de l'exposition mais on considère, par exemple que les populations et les travailleurs peuvent recevoir sans danger 100 mSv sur cinq années consécutives, soit environ 20 mSv par an, sans dépasser 50 mSv au cours d'une année.

Les comprimés d'iode stable

En France, lors de l'accident de Tchernobyl, les zones les plus exposées (Est, Paca, Corse) ont reçu l'équivalent de 5 mois de radiations naturelles. Ainsi, dans l'Est de la France, on a estimé que la thyroïde des adultes avait reçu une dose de 0,5 à 2 mSv et que les enfants de moins de 5 ans avaient reçu de 6,5 à 16 mSv. Il existe pourtant une mesure simple en théorie -mais parfois plus délicate en pratique !- pour protéger la thyroïde des personnes exposées : il s'agit de saturer l'organe préalablement à l'exposition (ou le plus tôt possible) à la radioactivité. Il suffit pour cela d'ingérer une dose d'iodure de potassium (iode stable non radioactif) lorsque le préfet en donne le signal (dans les zones proches des centrales nucléaires, les populations savent qu'il s'agira de sirènes diffusant 3 signaux sonores prolongés et modulés d'une minute chacun et séparés d'un intervalle de 5 secondes. Le message sera également relayé par des véhicules avec haut-parleur et par les radios locales). Les doses recommandées varient selon  l'âge de la personne : ¼ de comprimé dosé à 65 mg pour les nourrissons de moins de 1 mois ; ½ comprimé pour ceux de 1 mois à 3 ans ; 1 comprimé pour les enfants de 3 à 12 ans ; 2 comprimés à partir de 12 ans et pour les adultes, y compris les femmes enceintes. Toutefois, on peut s'interroger sur l'intérêt de prendre cet iode stable (non radioactif) après 60 ans, étant donné que le risque de cancer de la thyroïde radio-induit devient quasi nul à cet âge. Il existe quelques rares contre-indications : hypersensibilité avérée à l'iode, gros goitretoute augmentation de volume de la glande thyroïde. Adjectif : goitreux. Source avec déviation ou rétrécissementdiminution pathologique du calibre d’un conduit ou d’un orifice. Adjectif : rétréci. Source de trachée, dermatiteinflammation de la peau (au sens large). Source herpétiforme, pemphigus vulgaire, myotoniecontracture et décontraction lente des muscles dues à une excitabilité et une contractilité musculaire anormale (ne pas confondre avec myatonie). Adjectif : myotonique. Source congénitale. Dans ce cas, des alternatives thérapeutiques existent (perchlorate de sodium ou de potassium, antithyroidiens de synthèse) mais avec les risques liés à ces traitements. En l'absence de comprimé d'iode et en situation de crise, il est aussi possible à des solutions iodées (voir dosages et contre-indications avec votre pharmacien).

Un curieux plan français

Le moment de la prise de l'iode stable est très important car il doit être synchrone avec l'exposition à l'iode radioactif. Pris trop tôt, il risque de perdre son efficacité, pris trop tard, il ne protégera pas la thyroïde. L'idéal est de prendre l'iode stable dans les deux heures qui précédent l'exposition. C'est pourquoi, en France, les populations proches des centrales ont des comprimés chez eux (à renouveler tous les 5 ans). Du moins, en théorie ! Là-aussi, on s'est aperçu, lors de la dernière campagne de distribution effectuée en 2009, qu'à peine la moitié des personnes invitées à venir retirer des comprimés d'iode, l'avait effectivement fait ! On peut aussi s'interroger sur la pertinence du rayon de distribution limité (5 à 10 km) puisqu'un « nuage radioactif » pourrait passer beaucoup plus vite que l'organisation d'une distribution élargie au-delà de ce périmètre arbitraire.

La leçon polonaise : agir vite !

La Pologne est l'un des pays qui a été le plus efficace dans la distribution d'iode à sa population lors de l'accident de Tchernobyl. Au total, 10,5 millions de doses furent délivrées aux enfants, pour qui cela était justement recommandé, auxquelles il faut ajouter 7 millions de doses distribuées aux adultes bien que ce ne fut pas recommandé (sauf aux femmes enceintes ou allaitantes pour qui cela l'était) ! La Pologne fut exposée au nuage pendant une dizaine de jours, dès le 28 avril et avec un pic atteint le 30 avril. La prise des comprimés pu débuter dès le 29 avril mais il fallut tout de même attendre le 2 mai pour avoir protégé 90% des enfants de moins de 16 ans. Surtout, il fut immédiatement  rappelé par les autorités polonaises que la consommation de lait frais (contaminé) était interdite aux enfants, femmes enceintes ou allaitantes. Une distribution de lait en poudre fut organisée. Il suffit en effet de quelques heures pour qu'un animal exposé fabrique du lait qui concentre l'isotope radioactif. Jusqu'au 15 mai, il fut d'ailleurs interdit de laisser les vaches en pâture et le programme de distribution de lait en poudre pris fin le 16 mai. Pour les enfants de moins de 5 ans ayant reçu leur premier (86% n'eurent d'ailleurs besoin que d'un comprimé) comprimé le 29 avril, la quantité d'iode radioactive inhalée fut réduite de deux tiers, et pour ceux l'ayant reçu le 30 avril, elle fut réduite d'un tiers. A partir du 1er mai, la thyroïde des enfants qui recevait l'iode stable n'évitât plus qu'un dixième de la radioactivité à laquelle elle était déjà exposée. On voit là aussi l'importance de pouvoir prendre l'iode stable suffisamment tôt. Les Polonais n'ont pas manqué de noter : « (qu') une protection supplémentaire considérable aurait pu être obtenue avec une alerte plus précoce ». La rapidité d'exécution d'un plan d'action reste bien décisive en cas de crise.

Dr Damien Mascret - 16 mars 2011.

 

Pour aller plus loin :

Nauman J, Wolff J. Iodide Prophylaxis in Poland After the Chernobyl Reactor Accident : Benefits and Risks. Am J Med 1993; 94:524-532.

Sources and effects of ionizing Radiation, UNSCEAR 2008, vol II, Annex D (Health effects due to radiation from the Chernobyl accident, United Nations, New York 2011.

Hall P, Holm L-E. Radiation-Associated Thyroid Cancer - Facts and Fiction, Acta Oncologica 1998, Vol.37, N°4, 325-330.

Le Guen B et Hémidy PY. Iodes radioactifs. Encycl Méd Chir (Editions Scientifiques et Médicales Elsevier SAS, Paris, tous droits réservés), Toxicologieétude des substances toxiques (poison), de leurs moyens d’action et des comportements pour y remédier. Le spécialiste est le toxicologiste ou le toxicologue. Adjectif : toxicologique. Source-Pathologiepartie de la médecine qui étudie les maladies. Le spécialiste est le pathologiste. Adjectif : pathologique. Source professionnelle, 16-002-J-10, 2002,12p.

Site du CEA : www.cea.fr

Site de la campagne de distribution d'iode : www.distribution-iode.com

Site de l'IAEA (International Atomic Energy Agency) : www.iaea.org

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